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Reproduction d'un seau de puits - Acte I : Le stage de forge

Publié le : 02/03/2019 12:10:38
Catégories : Actualités , Reproductions sourcées

Au feu


Fabricando fit faber

Il y a une quinzaine d'années, j'avais tâté de l'enclume et du marteau à l'occasion d'une foire artisanale où j'étais voisin de stand avec un ami forgeron. Ça ne m'avait pas plu. Question de matière, certainement. Le fer c'est froid, ça ne sent pas bon, bref ce n'est pas mon truc. Ce que j'aime travailler moi, c'est le bois. Je n'avais donc pas cherché plus loin et mon aventure dans le monde du fer forgé s'était arrêtée avant même de commencer.


Premières armes

Quelques années plus tard, contraint et forcé, j'ai dû m'y recoller : une commande d'une dizaine de seaux pour le château de Guédelon, et comme ils veulent s'en servir pour pelleter de la chaux l'anse en corde risque d'avoir une durée de vie plutôt limitée. Anse en fer ? Oui oui c'est possible, bien sûr ! Hop on raccroche le téléphone... et merde. Allez zou, c'est parti pour quelques heures de forge à l'arrache complet : je chauffais l'atelier où j'étais installé à l'époque à l'aide d'une cuisinière à bois. Pour forger mes bouts de fer je les ai donc plongés dans les braises et attendu que ça soit à peu près chaud pour pouvoir les travailler. Et pour toute enclume je n'avais que ma petite bigorne de 20 kg. Pour mettre en forme et riveter des cerclages c'est très bien, mais pour forger ça reste quand même un peu léger. Bon, la matière m'attirait toujours aussi peu mais au moins je m'étais bien amusé sur ce coup là.


La bascule

Alors qu'est-ce qui peut bien m'amener, plus de 10 ans après cette dernière expérience, à vouloir carrément faire un stage de formation pour apprendre les gestes et les techniques de base de la forge ?

En fait, plus j'avance dans la pratique de la tonnellerie, plus je m'intéresse aux origines de ce métier et aux diverses fabrications qu'on peut trouver à travers les âges. Par exemple je bloque un peu sur les seaux de puits, le seau qui va donc descendre au fond du puits pour aller chercher de l'eau. Tout bête à première vue, mais prenez donc un seau en bois quelconque, suspendez-le au bout d'une corde, descendez-le dans un puits et observez ce qui se passe : rien. Mais genre rien du tout. Le seau va tout bonnement se poser à la surface de l'eau et... c'est tout. Après ça on est bon pour remonter un seau vide et réfléchir à un moyen de le remplir. C'est alors que l'Homme, traversé par une inspiration fulgurante et quasi-divine (doublée d'une folle envie d'y parvenir parce que quand même, on n'a pas creusé 15 mètres de puits pour être mis en échec par un seau qui flotte) va inventer le seau de puits. Mais qu'est-ce qu'ils ont donc de si particulier ces seaux ? Pas grand chose. Enfin si. C'est juste que comme n'importe quel objet bien pensé, ils hébergent un minimum de bon sens pratique qui leur permet d'être en cohérence avec leur fonction.

Pour ce qui nous occupe, il faut que notre seau plonge dans l'eau pour qu'il se remplisse. Soit, faisons-lui donc une base très petite, une bonne hauteur, et une très grande ouverture. Cette forme très évasée va permettre dans un premier temps d'éviter qu'il tienne debout à la surface de l'eau : à peine posé il va basculer et se coucher sur le flanc. Reste maintenant à le faire couler pour qu'il se remplisse. Mais ni sa forme ni sa matière ne vont faciliter celà. La solution c'est une anse en fer et une longueur de chaîne. C'est lourd, ça coule, et c'est suffisant pour tirer le bord du seau sous la surface de l'eau. Une fois que l'eau s'engouffre dans le seau c'est gagné : il va commencer à couler pour finir complètement immergé. Il n'y a plus alors qu'à tirer hors du puits un seau bien rempli !

Les puits, ce n'est pas vraiment nouveau. Les seaux de puits non plus, du coup. On trouve de très beaux seaux de ce type, la plupart du temps dans des fouilles de puits justement : un jour le seau tombe au fond, il reste plongé sous l'eau ou pris dans la terre, à l'abri de l'air, bref dans des conditions qui font que le bois peut passer quelques siècles sans être dégradé par des bactéries et des champignons. Tout ça pour la plus grande joie des archéologues (et la mienne).

Un des seaux qui m'a toujours fait de l'oeil, c'est celui dont la découverte sur le site d'Alesia est décrite ici de manière très succinte :

Au cours de la semaine qui va finir, M. Pernet a découvert, en évidant un puits romain, un certain nombre d'objets en fer, en bronze, en plomb, en cuir et en bois, d'une conservation exceptionnelle(...). Il n'avait été possible, l'hiver dernier, de vider ce puits que jusqu'à 15 mètres de profondeur(...). Nous avons pu, le 14 juin 1906, reprendre le déblaiement au point où il avait été laissé l'année dernière ; c'est le mercredi 27 juin que cette opération a pu être terminée et que nous avons atteint le fond du puits, à une profondeur de 23 mètres environ. Nous n'avons rencontré d'autre difficulté sérieuse que l'extraction d'un gros fût de colonne en calcaire et d'un bloc de pierre ne pesant pas moins d'une centaine de kilogrammes. Dans la boue noirâtre qui remplissait la partie inférieure du puits et qui était toujours restée mouillée par les suintements du rocher nous avons retrouvé les objets suivants : (...) Outre de nombreux fragments de meubles ou d'objets usuels, je cite un grand sceau de forme presque conique, cerclé de trois bandes de fer et dont les douves de sapin sont encore parfaitement conservées. L'anse est intacte et porte encore une chaîne en fer longue d'un mètre, dont le dernier anneau seul est brisé." 1


Seau de puits d'Alesia


Aaaaah voilà ! Là d'accord, si c'est pour m'attaquer à ce genre de pièce pour les fabriquer tout seul comme un grand, alors je veux bien apprendre à forger !

Une question de rythme

Rendez-vous est pris : pour mon initiation à l'art de la forge c'est chez Ars Fabra que ça va se passer. Steeve Mauclert, c'est un orfèvre. Ce n'est pas une expression hein, c'est son métier : il est orfèvre, spécialisé dans les techniques médiévales, tendance XII-XIIIème siècles. Et dans "orfèvre" il y a "fèvre", ou "fabre" si on préfère. Le forgeron. À la racine de son métier il y a donc la forge (plus une excellente connaissance des métaux précieux, des minéraux et de la chimie mais ça c'est une autre histoire). Steeve est un ami de longue date, je sais où je mets les pieds et je connais ses compétences techniques et son sens de la pédagogie. Si j'ajoute à ça son goût pour les bonnes bières et les whiskys de qualité, il n'y a vraiment plus de quoi hésiter. Me voilà donc de bon matin chez Julie et Steeve, un petit café, et hop à la forge !


Au boulot !

Au boulot !

Première chauffe...

Première chauffe...

Première étape : après diverses recommandations et quelques explications sur la bonne manière d'allumer et de conduire un feu de forge, le premier exercice sera... un clou. Fabriquer un clou, sans que ça paraisse, c'est un très bon condensé de ce qui m'attend pour la suite : il faut se familiariser avec quelques techniques de base, prendre les bons réflexes, enchaîner les étapes, et se faire au rythme de la forge. Là je vais être tout de suite confronté à une première difficulté : il faut changer de rythme. Moi ça fait 20 ans que je fabrique des tonneaux, j'utilise le feu pour le cintrage, on est donc sur un principe similaire à savoir : chauffer une matière pour modifier son état et pouvoir la travailler. Oui mais le rythme n'a rien à voir. Cintrer un tonneau c'est relativement lent, une pièce va demander environ 1/2 heure de chauffe, puis on contraint le bois en 5-10 minutes. Rien à voir avec la forge ou le rythme est beaucoup plus de l'ordre du sprint. Ça chauffe vite, ça refroidit vite, et entre les deux il faut marteler (pendant que c'est chaud donc). En fait le bon terme c'est peut-être "inertie". Le fer et le bois ont des inerties thermiques complètement différentes, le fer est rapide, le bois est lent, et pour les travailler à chaud il faut se mettre au rythme qui correspond à leur inertie. C'est une habitude à prendre.



Tiens en parlant d'habitudes, deuxième difficulté : la lutte contre les automatismes. L'outil qu'un tonnelier utilise le plus ce n'est ni le rabot, ni la plane, ni je ne sais quoi d'autre, c'est le marteau ! Donc je sais tenir et donner des coups de marteau, pas de soucis. Oui mais là ce ne sont pas du tout les mêmes coups qu'il faut donner. Ça demande un gros effort pour court-circuiter tous les gestes qu'on a passé des années à automatiser. Un exemple tout bête : souvenez-vous de la dernière fois où l'ampoule des toilettes a grillé. On sait très bien que le fait d'appuyer sur l'interrupteur ne sert à rien tant que l'ampoule n'est pas remplacée, mais toute la journée, à chaque fois qu'on va pisser un coup, on appuie pour allumer la lumière. Rien ne se passe, ben oui l'ampoule est grillée. Hop on fait son petit pipi, et quelques trente secondes plus tard qu'est-ce qu'on fait en sortant des toilettes ? On appuie sur l'interrupteur pour éteindre la lumière ! Vrai ou pas ? Les automatismes ont la peau dure. Apprendre une nouvelle technique c'est mobiliser beaucoup d'énergie et de concentration pour lutter contre ça.

Mais bon faut savoir ce qu'on veut, et j'ai très envie d'apprendre, ça vaut le coup de faire l'effort. Après quelques clous à facettes et d'autres de section ronde, réalisés avec plus ou moins de réussite, nous voici en route vers l'exercice suivant.

L'enroulement de la queue de carpe

Quelques clous plus tard, on enchaîne donc avec d'autres techniques de base. Il va s'agir de mettre en forme une volute en queue de carpe. Tout d'abord il faut refouler le métal pour ramasser la matière en bout de barre. Pas évident de rester dans l'axe mais ça va le faire... Ensuite on forme un début d'éventail avec la panne du marteau, et on fini d'étirer pour avoir une belle queue de carpe d'épaisseur régulière, symétrique et sans bosses. Au final on peut l'enrouler pour faire une volute décorative, mais ça peut aussi se révéler intéressant pour d'autres finalités : faire une douille pour pouvoir emmancher un outil par exemple. Un exercice encore bien sympa pour se familiariser avec les réactions de la matière et les mouvements du métal.



Premières soudures

Allez là ça ne rigole plus. L'image que je me faisais de la soudure à la forge, c'était quelque chose de trop difficile à maîtriser, et qui nécessitait beaucoup d'expérience. Quand j'en avais parlé à Steeve il m'avait répondu un truc du genre : "Oui oh, ça se fait !". Bon d'accord, alors c'est parti pour l'apprentissage de cette technique qui devrait beaucoup me servir par la suite.

On démarre facile : chauffer l'extrémité d'une barre de 10, la replier sur elle-même, et souder ! Pour que la soudure prenne bien, plein de paramètres à maîtriser : le rythme (encore), la température, la force de frappe, etc. Il faut amener le métal à son point de fusion et marteler pour faire en sorte que deux bouts de matière n'en fasse plus qu'un. Énorme. Pour réussir ce truc incroyable, un allié de poids : le borax (borate de sodium). Son rôle est capital. Il va tout d'abord empêcher la formation d'oxydes qui rendraient impossible toute soudure, et pendant les premiers coups de marteau le borax en fusion s’éjecte, entraînant les oxydes pouvant être encore présents. En plus de ça il fait office de fondant, c'est à dire qu'il va faire baisser la température de fusion de l'acier (de 1400°C à 1200°C en gros). Quand on est à la bonne température on est vite renseigné : la couleur c'est le "blanc soudant", tout est dit, et on voit apparaître les étincelles. Ça fusionne quoi. Allez c'est parti, on chauffe on tranche on replie (pas complètement), on rechauffe jusqu'au rouge cerise et hop, plongeon dans le borax qui va rapidement se vitrifier et former une pellicule sur l'acier. On rechauffe un petit coup, on martelle légèrement pour que les parties à souder soient bien jointives et maintenant il va falloir monter sérieusement en tempétature. Manivelle que je te manivelle, étincelles, je sors la barre et... rien. Plus rien au bout, la partie que je devais souder a disparu. Zut alors, on recommence. Chauffe chauffe, tranche bim bam rechauffe pchhhh (le borax) re bim bim, manivelle manivelle manivelle et... rebelotte. Plus rien au bout ! Ben merde, comment ça se fait que je crâme tout à ce point ? Tout bête : on a beau être en février, il y a un soleil éclatant. Carrément pas bon pour bien voir ce qui se passe dans le foyer, les repères visuels sont faussés et on dépasse grave la température. La troisième sera la bonne, Steeve fait de l'ombre pour qu'on y voit mieux et me voilà martelant du mieux que je peux pour réaliser ma première soudure à la forge ! Trop bien, niveau tension et excitation ça me rappelle mes premiers cintrages tiens. Un coup de scie pour voir ce que ça donne, je m'en tire plutôt bien : ça n'est pas pris sur toute la largeur mais quand même, c'est soudé !



Trop bien, deuxième exercice : faire un biseau au bout d'une barre plate pour préparer la surface de soudure, enrouler ladite barre pour faire un joli rond comme le patron il a dessiné sur l'enclume, couper, souder. Go !



Deuxième jour

Après une soirée très agréable et une bonne nuit de sommeil, on rallume le feu. Echauffement pour voir si mon cerveau a bien profité de la nuit pour intégrer : la double volute semi-moustachée.


Double volute à moustache

Double volute dont une à moustache


Tout va bien, on peut attaquer la soudure niveau 3 : faire un maillon de chaîne, ben oui, ça peut être utile ! Ici la difficulté aura été dans la mise en forme des surfaces de contact. 1 essai, 2 essais, 3 essais, rien à faire la soudure ne prend pas. La tension monte d'un cran :

- On recoupe des barres ?
- Bien sûr on recoupe des barres.

Allez restons calmes et buvons frais, le quatrième essai sera le bon. J'affinais un peu trop les extrémités et donc je ne tapais pas assez fort pendant la soudure, par crainte de tout ruiner, du coup ça ne prenait pas.

Ça m'a vraiment replongé 20 ans en arrière, quand j'apprenais le cintrage au feu : il faut faire ça, et ça, et ça, être connecté à tout en même temps, anticiper, et normalement ça fonctionne. Alors pourquoi là ça ne marche pas ? Parce qu'à cette étape, pendant une 1 seconde, tu avais 1 pixel de décalage. Ça ne passe pas. La marge de manoeuvre est très très fine dans ce genre d'activité, et cette marge elle ne bougera pas, c'est à toi d'y rentrer. J'adore.

Après ça la turbine à manivelle a rendu l'âme. Fin du stage. Ça tombe bien j'avais mon compte !



Bilan

Au bout de 2 jours, en plus d'avoir passé de très bons moments avec les amis, j'ai appris beaucoup de choses nouvelles et passionantes, une matière que je ne connaissais pas du tout, maintenant il reste à consolider tout ça en pratiquant, pendant que c'est chaud. Comme dit l'autre, si tu veux vraiment y arriver faut en bouffer, en chier, et en rêver la nuit...

Alors je ne vais pas devenir forgeron hein, mais je crois que j'aime bien la forge alors je vais m'y coller assez sérieusement pour pouvoir intégrer ça à mon travail et faire un pas de plus dans la reproduction de pièces "histos". J'arrive les seaux de puits, j'arrive...

Un grand merci à Julie, Steeve et Léonie pour les 2 jours passés ensemble.

À suivre...

-- Cyrille DUMOUTIER --


1 - Ricci Seymour de. Lettre sur les fouilles d'Alise par la Société des sciences historiques et naturelles de Semur. In: Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 50e année, N. 4, 1906. pp. 264-265.
Source : Persée

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1 commentaires

Gaël Fabre


05/03/2019 06:43:12

Beau rapport de stage :) ! Hé hé hé !