Un déménagement hors du commun - Partie 2

Publié le 18 décembre 2022
Catégorie : Actualités

Il y a un peu plus d'un an, nous vous parlions dans cet article des projets d'aménagement de l'atelier et de la venue prochaine de nos nouvelles anciennes machines. Aujourd'hui elles sont là, elles fonctionnent, il est temps de faire un point sur ce déménagement qui fût épique mais qui s'est tout de même très bien déroulé grâce à la présence des bonnes personnes au bon moment. Voici comment nous avons réussi à sortir ces machines comme elles étaient rentrées, en seulement deux jours.

Résumé des épisodes précédents

L'année passée, lors d'un séjour chez mes parents, j'ai appris que le tonnelier chez qui j'avais découvert le métier (en 1998 si mes souvenirs sont bons) était décédé il y a quelques années. Passé le moment de surprise et de tristesse (à 23 ans la rencontre avec ce monsieur a très concrètement changé le cours de ma vie) j'ai eu envie d'aller voir à son atelier. Je trouve le portail fermé mais en jetant un œil par dessus je vois un véhicule, une partie en travaux, des palettes de tuiles, bref des signes d'activité. Je décide donc de mettre un mot dans la boîte aux lettres, on ne sait jamais, s'il y a quelques outils et quelques machines d'occasion ça peut m'intéresser. Le lendemain son fils, que je ne connaissais pas, me contacte et me dit qu'il est d'accord pour me vendre une bonne partie de l'atelier, à savoir toutes les machines de tonnellerie qui m'intéressent plus un peu de bois et de feuillard. Une occasion comme il ne s'en présente qu'une dans toute une vie. Je ne la laisse donc pas passer, nous nous mettons d'accord sur un prix, et tope là ! Seulement voilà, c'est bien beau de toper, maintenant il reste tous les détails logistiques : ces 15 tonnes de fonte il va falloir les sortir d'un atelier "moyennement accessible" pour les rentrer 250 km plus loin dans un atelier "moyennement praticable". C'est là qu'on voit si on a des potes qui tiennent la route...

Les options

Option 1 : faire appel à une entreprise spécialisée. Le plus simple, le plus sûr, les mecs déboulent avec des engins de levage, du matériel adapté, ils déposent transportent et reposent les machines en une journée, merci bonsoir. J'ai juste un peu l'impression que ça va me coûter six mois de chiffre d'affaire cette histoire. Allez ça ne coûte rien de se renseigner, je me retrouve donc quelques jours plus tard avec un type qui vient sur place mesurer les machines à la louche, prendre quelques photos, qui passe son temps à dire "pas de problème" et qui doit suite à ça m'établir un devis. Seulement voilà, de devis jamais ne vîmes, même après moult rappels téléphoniques, envois de mails et je ne sais quelles autres relances.

Bon, option 2 : les copains. Après quelques annonces sur les réseaux sociaux et deux ou trois coups de fils on se retrouve dans la situation suivante : un copain artisan avait acheté un porte-engin pour faire son déménagement à lui (des grosses machines aussi). Il propose de me le prêter. C'est super, à ce détail près que pour une remorque de cette taille il faut un permis que je n'ai pas. C'est embêtant mais ça peut s'arranger. Gustave, un autre copain, charpentier itinérant celui-ci, vient sur place voir les machines. Il est ok pour filer un coup de main, il dispose d'une remorque 3,5T et du permis qui va avec, et il n'est pas du genre à être effrayé par le levage et la manutention de charges lourdes. Et puis il y a Stéphane qui se propose aussi. Stéphane c'est un pote rencontré sur une fête médiévale en 2010, je bâtissais des tonneaux, il battait des armures accompagné d'un jeune marionnettiste aux yeux de velours, nos regards se sont croisés (musique de Dirty Dancing...) et ça a été une catastrophe. À chaque fois qu'on se voit on devient cons comme des marteaux et le rire se transforme vite en crampes abdominales convulsives et impossibles à maîtriser. Nous partageons un humour que je décrirais comme un savoureux mélange d'absurdités à la Edika, de romans photos à l'eau de rose (pléonasme ?), de tragédies grecques et de didascalies. Autant dire que pour l'entourage ça peut vite devenir pénible.

On a l'équipe, reste à trouver comment transporter ces machines une fois sorties de l'atelier. Oui parce que réflexion faite, le coup des remorques c'est très bien mais à raison d'une machine par trajet, 12 machines au total, 500 bornes aller/retour, je vous épargne le calcul du temps passé et du carburant crâmé.

Ce qui nous amène directement à l'option 3 qui consiste à sortir les machines avec les copains, prendre un transporteur pour les amener toutes d'un coup chez nous, et faire appel une fois de plus à l'article 22 (chacun se démerde comme il peut) pour les rentrer dans mon atelier. Allez c'est vendu ! Reste juste à trouver le transporteur. C'est ici qu'Aude entre en scène, elle va passer des heures à traquer la perle rare, et bien sûr elle va la trouver. Il s'agit d'une boîte qui fait habituellement du transport BTP en région parisienne, en gros ça consiste à livrer des palettes de parpaings par camions entiers sur des gros chantiers de construction. Ils ont deux jours de libres en juin, un pour enlever, un pour livrer. Voilà la contrainte de dates posée. Stéphane est dispo vu que de toute façon il a prévu de poser deux jours de congé pour venir filer un coup de main (merci mec) et Gustave peut venir uniquement le deuxième jour. Une journée à deux et une journée à trois pour sortir environ 15 tonnes de fonte et les amener au plus près du portail pour que le transporteur puisse les choper. C'est chaud mais ça peut passer. Ça doit passer en fait, donc ça passera.

Les contraintes

Pour le temps disponible c'est vu, la contrainte est forte mais elle n'est pas insurmontable. Pour le côté manutention des machines, plusieurs réjouissances nous attendent. D'abord le lieu, c'est pas le centre ville mais pas loin, les rues sont petites, le quartier résidentiel, il y a toujours des voitures garées dans la rue de l'atelier. Il faudra donc bloquer cette rue en journée et prier pour que les gens respectent l'interdiction de stationner (sinon le camion ne passe pas). Bon, on verra ça le moment venu.

La rue de l'atelier
La rue de l'atelier

L'atelier en lui-même : le sol de la cour est, disons, variable. Bétonné par endroits mais pas partout, une pente légère mais régulière pour aller jusqu'au portail (en gros 30 mètres à parcourir) et une bonne petite pente pour passer de l'atelier à la cour, pas énorme non plus. Juste assez cependant pour nous emmerder à chaque passage de machine. Pour le déplacement des machines dans l'atelier le sol a quelques irrégularités mais rien de bien méchant, avec un tire-pal et quelques rouleaux ça devrait aller. Par contre la plafond n'est pas assez résistant pour y ancrer un palan ou deux histoire de soulever facilement les grosses mémères qui manquent de prises. Dommage, les palans c'est la vie. Pour le reste rien de particulier à signaler si ce n'est un joyeux bazar de cerclages, de copeaux, de bouts de bois et de sciure, le tout patiemment accumulé au fil du temps. Penser à prendre un masque anti-poussière.

Le jour J

Tout est calé, il ne reste plus qu'à exécuter le plan en espérant que tout se passe bien. On arrive la veille, Stéphane aussi, en pleine forme. Une petite soirée tranquille chez mes parents (qui habitent sur place), on se couche raisonnablement tôt pour être d'attaque de bon matin, et tout à coup on y est. Seuls face à la fonte. Un petit regard en coin, l'oeil vif et amusé :
"Je mets de la musique ?
- Ouais ouais."
Et c'est parti. "I've had the time of my liiiiiife"

On décide de se chauffer avec du léger : une petite meule à eau (enfin "petite", la pierre fait tout de même un bon 80cm de diamètre...), une gironeuse, et le couple terrible : la doleuse et l'évideuse. Pas de grosse difficulté pour ces quatre là, inutile même de tomber les moteurs pour alléger l'ensemble, on met ça sur roulettes et hop, dans la cour !

Le tout c'est de laisser de la place pour faire passer les machines les plus lourdes histoire de les approcher au plus près du portail. Bref, à 10h30 nous voici déjà avec quelques pièces dehors. Il ne pleut pas, tant mieux. On décide de monter en charge tranquillement, le but étant de faire tout ce qu'on peut à deux et de garder les trois monstres pour demain, quand Gustave se joindra à nous. Une palette de feuillard, le tour à poncer, la cour se remplit petit à petit et ça avance plutôt bien. Petite pause casse-croûte et on décide de commencer à taquiner du plus gros. Par exemple, maintenant que le tour à poncer est sorti, ça laisse la place pour déloger la rogneuse du coin où elle trône depuis plus de 60 ans (ils l'avaient achetée d'occasion en 1960). On lui passe le tire-pal entre les pieds, on lève, et là surprise : les pieds ne sont pas boulonnés au corps de la machine, tombent à moitié, se mettent en travers, et voilà la première embûche de la journée ! Rien de bien grave en soi mais on va quand même perdre pas mal de temps à récupérer la situation et à fixer les pieds pour pouvoir déplacer la bête. Dans le court extrait vidéo qui suit, on entend Stéphane prononcer quelques expressions dans le langage technique qui convient à la situation.

Une fois le problème réglé on décide de vraiment attendre Gustave pour les grosses machines et on est bien chauds pour revenir dans la course et finir la journée en beauté avec la raboteuse. La raboteuse c'est quelque chose : une magnifique Guilliet arbre carré deux fers (j'entends d'ici hurler les boiseux des forums...). Un moteur pour l'arbre, un moteur pour l'entraînement. Comme dit l'autre : ça patine pas sur une bouse de vache. Elle est massive, rien qui dépasse, elle semble ventousée au sol (auquel elle est d'ailleurs ancrée) et nous observe tranquillement avec un air de dire : "déplace-moi si tu peux". 

La raboteuse Guilliet
La raboteuse Guilliet

C'est là qu'on aurait aimé pouvoir user du palan. Mais non, il va falloir trouver une prise. On va finir par y arriver en enfonçant un bout de cerclage sous sa base massive, puis deux, puis trois, à tous petits coups de marteau, pic pic pic, jusqu'à la décoller suffisamment du sol pour pouvoir lui glisser un premier rouleau. Problème suivant, la dégager des tiges filetées qui la fixaient au sol tout en évacuant près d'un demi mètre cube de copeaux accumulés dans le corps de la raboteuse. C'est alors que le tôlier, qui passe voir si tout va bien, nous lance : "Mais pourquoi vous disquez pas les tiges ?" Ah ben c'est qu'on est pas chez nous hein, on n'ose pas trop disquer des trucs, mais là vu qu'on a l'autorisation du patron on ne va pas se faire prier et une fois les tiges enlevées du sol ça va avancer beaucoup plus facilement.

La journée se poursuit avec un bon rythme, on en sort pas mal. Au final on a tenu l'objectif pour aujourd'hui et il ne nous reste plus qu'à préparer le terrain pour pouvoir enchaîner demain avec les trois grosses pièces : la rogneuse et les deux jointeuses. D'ici là un bon décrassage s'impose puis manger/dodo.

Deuxième jour

Retour sur le chantier. En passant dans la cour on apprécie le travail de la veille, deux colonnes de machines et de palettes attendent bien sagement que le monsieur vienne les chercher. Gustave arrive peu de temps après. Il est motivé, un peu plus frais que nous, et il a l’œil pétillant de celui qui sait que dans son camion il a l'outil qu'il nous faut : un magnifique cric bleu flambant neuf, tout récemment ramené de Serbie (je crois) et ne demandant qu'à cliquetis-cliqueter pour décoller des choses lourdes du sol. Gustave est charpentier donc parmi ses préoccupations, à part équarrir de la poutre à la hache, il y a le fait de "lever" des charpentes, c'est-à-dire passer de la construction à plat au sol à la structure debout, en place, levée quoi. Autant vous dire que ça incite à réfléchir avant d'agir et que comme ses collègues il a au fil des années développé le super pouvoir suivant : savoir en un clin d’œil où se trouve le centre gravité de toute chose.

On fait un tour vite fait pour lui montrer où on en est et ce qu'il reste à faire et c'est parti, on attaque la rogneuse. Quelques secondes d'observation et le verdict tombe : "Si on met le tire-pal là juste là là et une cale ici, ça va lever que d'un côté et la faire basculer sur un seul pied, comme ça on pourra la pivoter facilement". Voilà c'est ça le style Gustave. La rogneuse s'est donc vite fait retrouvée dans l'axe pour la sortie et il n'y avait plus qu'à monter la côte. À ce propose je vous laisse découvrir en images l'éclair de génie qui nous frappa tous lorsqu'il fût question, à ce moment, de sortir la voiture de Stéphane avant qu'elle ne se retrouve coincée par toutes les machines devant le portail.

Ensuite vient le tour de la jointeuse Anthon. Elle est posée sur des chevrons donc pas de difficultés pour la prendre au tire-pal à condition de bien le placer pour éviter la bascule, il faut y aller doucement ça doit être la plus lourde des machines. Bien entendu c'est Gustave qui va se charger de placer le tire-pal, et bien entendu ça va lever équilibré du premier coup. Non mais ! 

La jointeuse Anthon
La jointeuse Anthon

Une pause pour déguster les délicieux sandwichs du boulanger du coin (merci Aude) et nous nous attaquons enfin à la petite jointeuse ACMOT, beaucoup plus légère mais perchée sur des parpaings, certainement pour travailler plus confortablement. On est bons pour la descendre petit à petit à coup de tire-pal et de cales et une fois posée elle va sans difficulté rejoindre ses camarades dans la cour.

La jointeuse ACMOT
La jointeuse ACMOT

Bon voyage !

Voilà on y est, toutes les machines sont dans la cour, bâchées, prêtes à partir. Juste avant la pluie, Aude et les enfants font le tour du voisinage pour déposer un mot dans les boîtes au lettres et sur les pare-brise des voitures encore stationnées dans la rue. Reste plus qu'à espérer que tout le monde ait bien eu le message.

Ça sera la bonne surprise du lendemain. Arrivés de bonne heure on constate que tout le monde a joué le jeu, il n'y a plus une seule voiture dans la rue, la voie est libre. Allez hop, on installe les panneaux "rue barrée" et on attend le camion. Celui-ci arrive à l'heure prévue, le monsieur se gare, met tout de niveau, et c'est parti pour la valse des machines. En à peine deux heures elle vont toutes se retrouver chargées sur ce charmant 44 tonnes plateau-remorque à l'aide d'une grue dont la puissance ne cessera de nous étonner. Le mec nous file même un coup de main pour empiler une dernière palette de bois, vu qu'on a le temps et que ça serait quand même dommage de laisser ça là. Tout est chargé, sanglé, bâché, le trajet se fera le lendemain sans encombres et les machine se retrouveront comme par magie dans la cour de mon atelier. Reste plus qu'à les rentrer maintenant. Ça sera une autre partie de plaisir mais encore une fois rien d'impossible avec quelques bons points d'ancrage et des palans.

Ensuite il ne me restait plus qu'une chose à aller chercher dans cet atelier, tout un symbole : le treuil ! Depuis le temps qu'il est fiché dans le sol il a cintré des milliers de fûts. Pas des centaines hein, des milliers. "Par contre - me confie Thierry - c'est mon grand-père qui a fait le béton et question dosage il plaisantait pas..."

Effectivement il me faudra pas loin d'une heure d'acharnement au marteau-piqueur pour en venir à bout. Et maintenant il trône à l'entrée de mon atelier, les enfants m'ont aidé à le sceller dans le béton. Souhaitons lui encore des milliers de cintrages.

Le treuil
Le treuil

Épilogue

Bon voilà, on arrive au bout de cette histoire. Je tenais à prendre le temps de vous la raconter pour plusieurs raison. La première c'est que l'arrivée de ces belles machines va me rendre le travail un peu plus confortable et ça, c'est déjà pas mal. Ensuite, au niveau émotionnel ça a été incroyable. Je me répète mais ces machines là, ce ne sont pas n'importe lesquelles. Elles proviennent de l'atelier où j'ai découvert le métier de tonnelier. Il y a bientôt 25 ans j'ai poussé la porte de cet atelier, je ne m'en suis jamais remis. Alors rentrer toutes ces merveilles dans mon atelier à moi, les remettre en état (merci Maxime !) et les installer, m'en servir au quotidien, en prendre soin, c'est incroyable. 

Une autre chose très importante c'est de voir sur qui on peut compter quand on est dans la vraie vie là là, maintenant là. Quand les banques refusent de financer ce genre d'opération alors que notre carnet de commande est plein à craquer et qu'on cherche à développer notre entreprise, que les déménageurs spécialisés ne daignent même pas faire le devis. Dans ces moments-là il reste la famille, et les amis.

Alors à tout ceux qui ont participé d'une manière ou d'une autre à ce déménagement et à tout ce qui va avec : 

Merci
Du fond du cœur

Cyrille&Aude

PS : merci aussi à tous ceux qui auraient tant voulu aider mais qui avaient piscine ce jour là, vous inquiétez pas y'en aura d'autres... ;)

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